Lize Spit rappelle la lumière d’août avec fureur et abjection

“Débâcle” est un voyage, une quête dans le passé. Dans le psyché d’Eva.

Eva est la seule fille parmi les trois enfants qui naissent à Bovenmeer en 1988. Un petit village de la campagne flamande où l’atmosphère se fait tantôt pesante, tantôt malsaine. Dans ce lieu oublié de tous, la vie s’écoule à rythme dissonant. Il y a celle des adultes qui semblent absents, parfois perdus, et celle d’Eva, de Pim et de Laurens, ainsi que celle de tous leurs camarades. L’innocence de la jeunesse nimbe l’existence des trois amis, bien loin des tares de leurs familles. Puis vient l’été, la puberté, comme un désir soudain qui viendrait tout changer. Tout se flétrit et dégénère à l’occasion d’un jeu pervers élaboré par les garçons et dont Eva se rend complice.

Lize Spit inscrit avec brio l’intrigue de son premier roman dans ce contexte étrange et quelque peu nauséabond. Un décor à la “Cul-de-Sac” de Douglas Kennedy, que Bles et Bruegel ne sauraient dépeindre plus sombrement. Lize le trace funèbre avec deux fils superposés. Deux espaces-temps pour raconter l’histoire d’une naïveté déchue, irrémédiablement foutue sous l’éclairage violent d’une lumière d’août. Un miroitement fiévreux qui se maintient malgré toutes les années entre l’époque de Bovenmeer et celle d’Eva qui y retourne adulte pour la toute première fois. C’est d’abjection et de vengeance qu’elle est empreinte lorsqu’elle retrouve ce qu’elle avait alors abandonné.

Lize Spit
Couverture de “Débâcle” chez Actes Sud. Source: @belleslectureslesgens / Instagram

Tout laisse à croire que la noirceur a fait le charme. Car la “Débâcle”, “Het Smelt” en langue flamande, est un succès. Traduit cinq fois depuis sa première parution en 2015, le roman à la noirceur d’un vrai thriller s’est vendu à près de 200 000 exemplaires et fait l’objet de multiples récompenses aux Pays-Bas et en Belgique. Le prix Di Bronzen Uil a notamment récompensé la romancière pour ce bijou macabre qui tourne les perversions adolescentes en rite d’apprentissage. Parue en février 2018 chez Actes Sud pour la version française, l’esquisse somptueusement ténébreuse n’a pas fini de fasciner autant qu’elle trouble par son reflet terrible de la nature humaine.

De fait, c’est bien de ça dont il s’agit. De sentiments et d’impulsions glissantes, exacerbées par les hormones et le désir. Par le milieu aussi. Celui trop exigu, trop renfermé de la campagne et des environnements familiaux désastreux. Il est difficile de ne pas songer au personnage de Pierre Lemaître dans Trois jours et une vie en observant Eva. Le sien aussi est jeune. Pas encore prêt pour surmonter l’horreur. Même lorsqu’il en était l’auteur. En somme, ce sont des enfants confrontés au pire et ce qu’ils en perçoivent dans leurs imaginaires. Un aspect particulièrement intéressant dans le livre de la Flamande, qu’elle cristallise dans la confrontation du présent et du passé de l’héroïne.

lize spit met boek

Autrement dit, Lize Spit n’est pas qu’une sensation. Il y a du fond et de l’esprit. Ce, quand bien même les sourcilleux pourraient parler d’un manque de profondeur dans l’écriture des personnages, d’absence de vraisemblance dans certaines réactions. En particulier celles des filles auxquelles s’adressent les deux garçons, Pim et Laurens. Mais le travail est là et il atteste sans babillage, de l’authenticité d’une plume agile. L’auteure de 28 ans a du talent et transporte son lecteur, elle le saisit sans bruit dans la fureur des émotions tranchantes et l’abjection du monde adulte comme un enfant. Comme les enfants de Bovenmeer, trois mousquetaires d’une fable désenchantée.

Il y a un peu de Faulkner entre les lignes que Lize empreinte dans la “Débâcle”. Quelque chose qui tétanise, qui glace le sang, qui inspirera peut-être le grand écran, la romancière en a déjà cédé les droits. C’est dire à quelle vitesse Lize Spit se meut et passionne avec sa fresque cauchemardesque. Est-ce surprenant ? Pas tant que cela pour la jeune auteure, successivement élève en cinéma, puis professeure, et journaliste à ses heures perdues. Un rythme prenant, nerveux comme son roman !

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