L’emploi rêvé se cherche comme les usages du monde de Sven Hansen-Løve

Trouver un job et travailler, mais dans quel but ? Dans quel dessein ? Quel sens donner à son métier ? Des questionnements qui troublent à une époque où le gagne-pain dit presque tout des rôles et des identités. Une inquiétude comme le reflet d’une ère d’introspection que Sven Hansen-Løve capture très habilement dans “Un Emploi Sur Mesure”, son tout premier roman.

Vingt ans à faire DJ au Queen, au What’s Up Bar ou sur FG, un film intitulé Eden et des études de lettres à Paris VIII. Parmi tous les CV promus au rang d’espoirs de cette nouvelle rentrée, celui de Sven saisit par son unicité. Quelque-chose de poétique, qui sert d’indice, de fil d’Ariane sur la nature et les pensées de l’écrivain signé chez Seuil. Son personnage a 28 ans et lui ressemble, mais pas tout le temps. C’est juste que Raphael n’a plus vraiment le choix. Il doit bosser ! Entre un cachet de somnifère et de barbiturique, une occasion lui tend enfin les bras. Un employeur dont il ne connaît rien l’engage pour des missions de filatures. Une sorte de surveillance qui le mènera à douter de tout, surtout de lui-même.

Assis dans la terrasse chauffée du très spacieux Café Daguerre, Sven a l’air calme et explique tout de son parcours jusqu’à la parution de son livre le mois dernier.

Les médias, avec la diffusion hystérique des images, ont rendu l’action, le militantisme, la guerre ou encore l’exploration, visibles à tous
_ Sven

Farouche : Comment es-tu venu à l’écriture ? C’est quelque chose que tu nourris depuis longtemps ?

Sven: Avec des parents professeurs de philosophie et le type d’environnement dans lequel j’ai grandi, la littérature a toujours eu une certaine importance. Initialement, je voulais être réalisateur. J’ai donc fait un bac audiovisuel cinéma, puis on m’a dit que pour devenir réalisateur, il fallait faire des études de lettres. C’est véritablement là que le désir de devenir écrivain a pris forme. Avec la lecture intensive, aussi. Puis, j’ai été emporté dans le tourbillon festif des années 90, avec la déferlante de la musique électronique. Je suis allé dans mes premières raves et, de fil en aiguille, acheté des platines vinyles, organisé une soirée (Cheers, qui existe encore, et toujours avec mon comparse Greg Gauthier), et j’ai commencé à gagner ma vie comme DJ. J’ai abandonné mes études, en pleine rédaction d’un mémoire.

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La musique, c’était une parenthèse ? Une étape transitoire pour mieux fournir ton écriture ?

Sven: Une étape oui, plus qu’une parenthèse. Paradoxalement, je travaille plus que jamais comme DJ, je n’ai pas du tout arrêté. Le film EDEN a redonné un coup de boost à mon activité, et puis notre musique (la house/ garage new-yorkaise) est redevenue à la mode. Ce qui me rend la vie compliquée, parfois… Je me suis attaqué à l’écriture très jeune, entre 20 et 22 ans, mais j’avais l’impression de ne pas pouvoir écrire, parce que je n’avais pas assez de matière. Rien à dire. Donc, effectivement, les années de musique et de soirées m’ont permis de mettre en maturation tout ce que j’avais en moi et d’acquérir une forme de vécu. Ceci dit, je ne pense pas que ça soit une règle absolue. Il faut avoir un peu vécu, certes, mais on peut également écrire dans le fantasme ou la projection. On pourrait citer par exemple Emily Brontë. Que connaissait-elle à l’amour ? Rien. Elle vivait quasi seule, entourée d’animaux, dans un environnement austère. Pourtant, cela ne l’a pas empêchée d’écrire un des romans les plus poignants sur la passion et l’amour, les Hauts de Hurlevent. Les exemples de ce type ne manquent pas.

Le travail d’enquête, d’investigateur de l’écrivain, permet peut-être de compléter l’imaginaire ?

Sven: Oui, la recherche et la documentation en général et cette capacité à se glisser dans la peau d’un autre. Parce qu’écrire seulement sur ce que l’on connaît, c’est limité, quoi qu’on en dise. Mais bon, c’est bien d’avoir souffert aussi. Il faut cette capacité à se projeter. Sans ce rapport-là aux autres, c’est assez difficile. J’ai tendance à penser qu’il faut avoir été, au moins un minimum, confronté aux difficultés de la vie. Que ce soit sur un plan matériel, affectif ou autre. Et puis une fibre, une sensibilité. Sans pour autant tomber dans le cliché de l’artiste à fleur de peau. Mais, avouons-le, je suis très sceptique lorsque je vois un écrivain, à la télévision par exemple, qui transpire le bonheur, la satisfaction ou l’épanouissement.

Avec ce livre, c’était la première fois que tu t’essayais au format long ?

Sven: Oui, c’était la première fois. J’ai commencé par écrire des nouvelles et l’ambition de passer au roman m’est venue dans un second temps. Ça correspond à ma 4e année d’atelier d’écriture (les ateliers Aleph, à Paris). Ça n’était pas une nécessité par rapport à l’histoire, qui était déjà là, mais c’était une nécessité pour moi de passer au format long. Le moment était venu.

De grands écrivains ont sublimé le format court. Pourquoi cette nécessité là ? Passer au roman ?

Sven: La nouvelle est un bon moyen d’aborder l’écriture, de se faire la main. Mais j’ai très vite compris qu’écrire une très bonne nouvelle, c’est en réalité hyper difficile. Plus difficile qu’un bon roman. Et être écrivain de nouvelles en France, où le genre est relativement déconsidéré, c’est quasiment impossible. Dans le monde anglo-saxon, ou encore en Amérique du Sud, le genre est tenu comme noble – à juste titre, et il y a un véritable lectorat pour les nouvelles. Je pense que j’y reviendrai sûrement. Je mets les nouvelles au-dessus de tout. De mieux, il n’y a que la poésie.

Quel rapport entretiens-tu avec tes personnages ?

Sven: Avec une narration à la première personne et au présent pour un premier roman, il y a forcément un peu de soi. Après je m’amuse à brouiller les pistes. C’est d’ailleurs un peu un jeu avec moi-même finalement. On pourrait croire que c’est un peu moi, mais non.

Les aventures de Raphael sont donc assez éloignées de ton vécu ?

Sven: Oui c’est essentiellement de l’invention. Les liens se trouvent surtout en ce qui concerne les points de départ. Le rapport au travail, le fantasme par rapport à ça. Quand j’ai commencé à l’écrire je n’avais pas de travail. Je me posais beaucoup de questions par rapport à ça. Je n’arrivais plus à travailler comme DJ. Je n’avais plus de soirées et je me suis rendu compte que je n’avais aucune compétence particulière. Je me suis demandé quelle était ma place parmi les autres.

La profession c’est le reflet de l’identité ?

Sven: Tout à fait ! Mais ça, c’était le point de départ de mon roman. Ensuite, le personnage trouve un travail et l’autre question qui vient se superposer, c’est la question du sens de son travail – et du travail, en général. Notamment, celui en entreprise. Je crois que les gens n’ont pas fini de se poser cette question. Raphaël est embauché parce qu’il a cet aspect extérieur lisse, neutre, qui est idéal pour les espions et les détectives. Ça reflète effectivement sa personnalité, ou une partie de sa personnalité. Mais avec ce travail, mon personnage ne trouve finalement que l’illusion d’une place dans le système. Parce qu’il ne trouve pas le sens de ce fameux emploi.

Pour bien écrire faut-il vivre sa vie comme un roman ?

Sven: Certaines personnes ont effectivement une vie digne de roman. Mais je ne pense pas du tout que ce soit une obligation pour bien écrire, ni même écrire. La vie intérieure peut être extrêmement riche. La vie de Kafka était réglée comme une horloge, et sans doute guère passionnante, avec son emploi pour une société d’assurance. Cette image de l’écrivain aventurier (ou de l’écrivain voyageur) est un peu dépassée. Notre époque donne plus de place à l’expression de l’intériorité.

Qu’est-ce-qui fait que notre époque donne autant d’importance à l’intériorité ?

Sven: Aujourd’hui, voyager est devenu ultra accessible. Tu peux aller au bout du monde pour des sommes modiques, et même avec une certaine sécurité. L’époque a quand même beaucoup changé par rapport à celle de Nicolas Bouvier. Ce qui rend d’ailleurs sa lecture d’autant plus intéressante. L’aventure – même extrême – est proposée par des agences de tourisme avec pignon sur rue et il y a moins (voire, presque plus du tout) de terres inexplorées qu’avant. D’où peut-être le retour sur l’intériorité. Et les médias, avec la diffusion hystérique des images, ont rendu l’action, le militantisme, la guerre ou encore l’exploration, visibles à tous, concrets. On peut vivre l’aventure depuis son salon. Et que dire des réalités virtuelles…

La nuit inspire beaucoup d’auteurs, surtout dans le registre de l’espionnage ou de l’enquête comme pour Jonathan Ames. C’est aussi le cas pour toi ?

Sven: C’est vrai, la nuit m’inspire beaucoup. L’obscurité cache les défauts, ce qui permet d’idéaliser et de rêver. De ne pas mettre complètement à jour toute la crudité de la réalité. Mais là, il y a surtout l’influence de Jay McInerney avec “Bright Lights, Big City”. C’est un roman qui m’a beaucoup marqué. Mais ce qui m’inspire le plus maintenant, ce sont les Sud-Américains : de Borges à Roberto Bolaño (mon auteur favori), en passant par Cortazar, etc. Tous ces jeux métalittéraires, ce sont des choses qui me plaisent et m’amusent infiniment.

L’influence de Stephen Dixon est une autre influence à laquelle j’ai repensé récemment (parce qu’un ami m’en a reparlé). Souvent, il existe en nous des influences souterraines, auxquelles on ne pense pas nécessairement quand on écrit. Surtout des auteurs qu’on n’a pas lus depuis longtemps. Mais en fait, je me rends compte que c’est bien là, ancré en moi. Les histoires de Stephen Dixon se déroulent généralement la nuit. Il y a beaucoup d’absurde et un regard acéré sur le monde du travail. Tout ce que j’aime. Dixon a un style très épuré et sec. Ça se lit presque comme du roman d’action.

Sven Hansen-Løve
Photo by Andrew Kovalev, style by Tatiana Blinova

C’est quelque chose qui te plaît l’écriture sèche ?

Sven: Je suis assez fervent de la simplicité dans l’écriture. Pour moi, il faut écrire le roman que l’on aimerait lire. Et j’aime les écritures fluides, épurées, qui procurent un sentiment d’harmonie au lecteur, de légèreté. Mais tu peux aussi bien retrouver ça chez les Français. Perec, par exemple : c’est simple, fluide et élégant. Un idéal pour moi. Pour autant, il ne cherche pas en imposer par son style, alors qu’il excelle. Mais je ne suis pas catégorique sur cette question de style, parce que c’est aussi une question de goût. Mais il est vrai que je n’aime pas du tout lorsque l’on sent ce que j’appellerais des afféteries ou des coquetteries dans le style d’un auteur. J’ai l’impression de repérer cela immédiatement, et ça m’agace, ça me sort du récit.

Du coup, Proust c’est pas ton truc ?

Sven: Alors Proust, je le mettrai un peu à part. Ce qui ne me plaît pas, ce sont les écrivains qui veulent écrire encore de nos jours comme Proust. Essayer de faire ça maintenant, c’est quand même très démodé. À moins d’y apporter quelque chose de nouveau (comme Claude Simon, ou encore Jean-Philippe Toussaint, qui le détourne par l’humour), mais c’est extrêmement rare. Mais par ailleurs, je ne pense pas que dans le cas de Proust, il n’ait jamais été question de coquetterie – loin de là, même.

Il écrivait comme il pensait, comme il était. En totale harmonie avec son propos, son travail sur la mémoire, les associations d’idées et d’images. La phrase de Proust est la reproduction par le style du fonctionnement de la pensée et de la rêverie. C’est insurpassable. Mais ça n’est pas non plus le dernier mot de la littérature, son chant du cygne, comme certains s’obstinent à le penser. Car la littérature est protéiforme et se renouvelle sans cesse. Elle n’a pas besoin d’être sur le devant de la scène pour continuer à exister. Parfois, elle agit en sous-marin, comme, je crois, à notre époque. Bien entendu, elle a perdu son aura et la puissance qu’elle avait au 19e siècle ou au début du 20e. Bien entendu, les gens, et surtout les nouvelles générations, s’enthousiasment désormais pour les séries, les comic-books, les biopics, les jeux vidéo. Même le cinéma s’est ringardisé. Parfois – souvent, même, à juste titre. Mais je ne me suis jamais inquiété sur le sort de la littérature et des livres. Il y en aura toujours, contrairement aux autres médias, qui sont dépendants de la technologie.

Tu penses que la culture de la consommation c’est aussi vrai en ce qui concerne les livres ? Nos moeurs transpirent dans notre façon de lire ?

Sven: Bien sûr, mais dans le cas de la littérature, c’est plus compliqué. Les deux tendances existent, sans oublier tout l’éventail entre les deux. Il y a encore ce goût du travail sur la syntaxe et les longues phrases recherchées, mais également celui de l’écriture efficace et accessible au grand public. Le Prix Goncourt est assez représentatif de ces deux tendances. J’ai presque l’impression que d’une année sur l’autre, ils oscillent entre les deux, comme pour faire plaisir à l’une, puis l’autre. Une année Mathias Enard, l’autre année Leïla Slimani. Bon, je caricature un peu. C’est peut-être inconscient, mais ça reflète ces deux aspects de la littérature contemporaine française. Mais, pour revenir à ta question, oui c’est évident qu’avec internet, les réseaux sociaux, ou encore les séries, les gens ont moins de temps pour la lecture. D’où ce besoin de choses directes et faciles à appréhender, je crois.

J’ai cru comprendre que tu avais un court-métrage en phase de réalisation.

Sven: En fait, c’est un projet que j’avais en tête il y a très longtemps. Je voulais créer une sorte de prolongation ou de déclinaison de mon roman, une fois qu’il serait sorti. Continuer à le faire vivre au travers d’autres médias, un site ou bien un petit film. J’en ai parlé à un artiste russe que je connais bien, un ami un photographe à l’origine, Andreï Kovalev. Avec l’aide d’un chef opérateur américain, Thomas Burns, ils ont réalisé un court-métrage, qui ne dure que 90 secondes, librement inspiré du premier chapitre du roman. Le tournage s’est fait à Tbilissi, en Géorgie, il y a deux mois. J’y ai assisté, une belle aventure. Tout a été filmé en 35mm, en noir et blanc, avec la fameuse caméra Arriflex 435 des années 70. Une aubaine pour nous ! Puis le film a été développé à Prague et enfin, scanné à Moscou… Un travail assez titanesque pour quelques secondes de film. Quinze personnes ont travaillé bénévolement sur ce projet. Un ami français, Thomas Franzini, lui-même écrivain et musicien, en a composé la musique, avec sa formation jazz. Je suis très fier de ce projet collaboratif et du résultat, qui sera visible samedi sur le site : unemploisurmesure.com.

Tu penses déjà à de nouvelles idées de roman ?

Sven: Je me serais volontiers remis à l’écriture d’un roman sur-le-champ, mais un hasard a fait que j’ai rencontré l’auteur dramatique Pascal Rambert. Il est venu dans le cadre des rencontres littéraires organisées par le master de création littéraire de Paris 8, master que je suivais alors (et qui m’a beaucoup apporté). Je me suis présenté à lui et il se trouve qu’il avait adoré “Eden”. Il m’a proposé de collaborer sur l’écriture de son tout premier long-métrage (il a réalisé une demi-douzaine de courts). Ça ne se refuse pas, Pascal fait partie des auteurs de théâtres les plus traduits et les plus joués au monde. Travailler avec lui est passionnant, stimulant. Cela va faire plus de sept ou huit mois maintenant, car c’est long, l’écriture d’un scénario. Mais je ne regrette pas, j’ai beaucoup appris.

Farouche: Que faut-il retenir avec “Un Emploi Sur Mesure” ?

Sven: Je crois que je laisserais plutôt le lecteur répondre à cette question. De mon côté, ce qui a été le plus essentiel pour moi, c’est le besoin de lier constamment la légèreté avec la gravité. Toujours se faire succéder, voire entrelacer, une certaine noirceur, lucidité sur le monde, avec quelque chose de particulièrement futile ; un gag idiot, par exemple. Un comportement absurde. Une attitude mesquine. On retrouve là l’influence de la littérature sud-américaine. Pour moi, l’essentiel c’est d’être tout le temps sur le fil du rasoir entre une certaine forme de superficialité, et une profondeur, une authenticité. Je crois que cela restera une direction pour les années à venir – car, comme nous l’a joliment rappelé Oscar Wilde, « la vie est bien trop importante pour être prise au sérieux ».

Souvent, il existe en nous des influences souterraines, auxquelles on ne pense pas nécessairement quand on écrit.

_ Sven

Sortie le 1er mars, “Un Emploi sur Mesure” est de ces livres qui cristallisent, distillent l’humeur et le parfum d’une part de siècle. Un portrait audacieux toujours emprunt d’un sens des mots et de l’humilité qui font les grands auteurs !

2 Comments

  1. j’aime me promener sur votre blog. un bel univers. Très intéressant et bien construit. Vous pouvez visiter mon blog naissant ( lien sur pseudo) à bientôt.

    1. Bonjour Mélina ! Merci beaucoup pour le compliment ! Et ce n’est pas fini ! Plein de belles choses arrivent ! Ton blog est également très beau et les photos magnifiques !

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