Marivaux se met à nu dans une mise en scène contemporaine et sensorielle

Ça n’est pas toujours évident d’adapter une pièce de théâtre classique, surtout quand la société a énormément évolué. Cependant, certains auteurs ont réussi à écrire des oeuvres transposables à n’importe quelle époque. C’est ce qu’a fait Marivaux avec La Dispute. Représentée pour la première fois le 19 octobre 1744 par les comédiens de la Comédie Française, cette comédie en un acte peut être comprise de différentes manières et surtout concerner un grand nombre de sujets.

Simon Letellier n’a donc pas eu peur d’adapter ce chef d’oeuvre. Cette pièce du XVIIIème siècle questionne aujourd’hui l’infidélité de l’homme au travers de la création de quatre êtres humains qui doivent apprendre à vivre ensemble. Qu’est-ce que l’amour ? Qu’est-ce qui différencie un homme d’une femme ? Qu’ai-je le droit de ressentir ? Toutes ces questions sont étudiées dans cette adaptation contemporaine de la pièce de Marivaux.

A travers ces quatre personnages, Églé, Azor, Mesrin et Adine, respectivement joués par Hélène Rosselet-Ruiz, Pierre Ophèle-Bonnicel, Eva Studzinski et Paul Feat-King, Simon Letellier questionne la nature et la société ainsi que la place et le rôle de l’Homme. Comment un être aussi imparfait peut-il être le maître du monde qui nous entoure ? C’est donc dans une réalité alternative que la pièce originale sera adaptée, sous une forme de “télé-réalité” où le spectateur s’attache aux personnes devant lui et peut facilement se retrouver dans chacun d’eux.

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Après sa première parisienne au Ciné 13 dans le quartier emblématique de Montmartre, ce jeune metteur en scène est revenu sur la genèse de ce projet, qu’il a exécuté avec brio.

Farouche : Comment as-tu eu l’idée de mettre en scène cette pièce de théâtre ? 

Simon Letellier : Je suis comédien et je travaille aussi bien au théâtre qu’au cinéma. Mais je me suis aperçu que pour m’exprimer pleinement il me fallait maintenant utiliser un autre médium et c’est pourquoi la mise en scène et la direction d’acteurs s’est imposée à moi.

Pourquoi avoir choisi La Dispute parmi d’autres pièces ? 

S.L. : Le croisement entre cette diversification de moyens d’expression est une réflexion autant artistique que citoyenne autour du besoin qu’a l’Homme de contrôler et comprendre toujours plus la nature. En relisant La Dispute après avoir vu une de ses mises en scène “classique”, le texte à vraiment m’a vraiment parlé. Je l’ai trouvé très actuel et il m’est apparu qu’il était nécessaire d’en faire une relecture contemporaine. Pour ce faire, je me suis permis de prendre un léger recul en décalant l’action dans un futur proche et possible.

Qu’est-ce que le Théâtre de la Vague ? 

S.L. : Afin de mettre en place mes questionnements artistiques, il m’a fallu mettre en place une structure autour de moi qui me permette de m’exprimer le plus librement possible. Cela m’a permis de mettre en place une recherche artistique autour des dérives de nos sociétés, ce spectacle hyperconnecté où l’intelligence artificielle tend à remettre en question notre humanité.

Comment as-tu choisi les comédiens de ta pièce ?

S.L. : J’ai fait jouer mon réseau car il est toujours plus simple de travailler avec des gens dont on apprécie le travail et la vision mais j’ai aussi eu la chance de faire de nouvelles rencontres. Je voulais créer une équipe qui ait les mêmes objectifs que moi et une envie de se lancer dans une réflexion théâtrale autour de l’état le plus animal de l’Homme afin d’établir une aisance corporelle, dans le rapport à l’autre.

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Églé devant son ruisseau, à la découverte de son apparence humaine. Source : Simon Letellier

Comment as-tu pensé ton adaptation ?

S.L. : J’ai pensé mon adaptation en allant à l’essence de l’expérience proposée par Marivaux. En recherchant la plus grande simplicité du propos et en essayant de réfléchir aux rencontres le plus naïvement possible. J’entends ici la naïveté dans le sens positif et animal. Je voulais les mettre le plus possible dans une situation de cobayes, grâce, notamment, à des décors très simples. Les costumes et la lumière sont là pour que les comédiens se mettent à nu et qu’ils créent une intimité avec le spectateur.

Quel est le message que tu trouvais intéressant dans la pièce de Marivaux?

S.L. : Le questionnement toujours plus poussé de l’expérience et la remise en question de la volonté des humains à vouloir toujours être au dessus de la nature. Ils veulent la contrôler et la comprendre en biaisant notre vision avec notre conception des normes sociale de la nature.

Comment La Dispute 3.0. de Marivaux est-elle née ? 

S.L. : En octobre dernier, nous avons effectué une semaine de création artistique avant de faire une sortie de résidence. Une semaine durant laquelle nous avons pu être en immersion totale dans ce texte et dans notre volonté de l’amener dans un futur proche et dans une corporalité animale. Nous avons cherché au fur et à mesure à aller à l’essence de l’expérience de Marivaux. Nous avons donc autant que faire ce peut, épuré aussi bien le décor du laboratoire – qui se résume à un grand cyclo tendu du haut du fond de scène en bas du front de scène – et transformé le ruisseau à une vasque. Les costumes des acteurs eux aussi ont été poussés à leur expression la plus simple en ne portant qu’une blouse.

Pourquoi avoir autant travaillé le corps ?

S.L. : Le théâtre est un travail du corps du comédien afin de créer et de comprendre l’essence même d’un personnage.  C’est pourquoi j’ai cherché à travailler l’animalité qui habite chacun de nous et donc chaque cobaye de cette expérience.

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Adine et Églé se familiarisent avec leurs sentiments. Source : Simon Letellier

Il y a un vrai message qui peut passer d’une époque à une autre. Est-ce que le message est différent néanmoins en fonction de l’audience ? Est-ce que tu penses que les gens ne le comprenaient pas de la même manière à l’époque de Marivaux ?

S.L. : Avec cette pièce je veux questionner le spectateur quand à la volonté que nous avons de vouloir tout contrôler et tout comprendre. Comme si nous ne faisions pas réellement partie intégrante de la nature. Je veux aussi questionner le rapport humain. Nous socialisons énormément de façon hétéronormée et patriarcale, pour ne pas dire machiste. De plus, je veux aussi interroger notre rapport à l’intelligence artificielle qui de plus en plus prend la place de nos connaissances pratiques et fait office de nounou. Soyons lucides, elle nous rend de plus en plus dépendants d’elle. 

Quels sont tes projets à venir ?

S.L. : En tant que metteur en scène je veux continuer à faire grandir ce spectacle et aller à la rencontre d’un public le plus large possible. J’ai aussi des idées d’autres créations théâtrales autour du rapport humain dans notre société qui est de plus en plus dématérialisée et connectée. Notre vie se raconte plus qu’elle ne se vit.

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Eva Studzinski, Paul Feat-King, Pierre Ophèle-Bonnicel, Hélène Rosselet-Ruiz, Simon Letellier et Serra Bernhardt à la fin de la première parisienne, le 8 avril 2018. Source : Le Théâtre de la Vague

La Dispute est représentée les 15, 22 et 29 avril 2018 à 20h au Ciné 13, dans le 18ème arrondissement de Paris.

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